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Deus irae

Philip K. DICK & Roger ZELAZNY

Titre original : Deus Irae, 1976
Science Fiction  - Traduction de Françoise CARTANO
Illustration de Stéphane DUMONT
DENOËL, coll. Présence du futur n° 238, dépôt légal : mai 1977
256 pages, catégorie / prix : 2, ISBN : néant

Couverture

    Quatrième de couverture    
     Après l'holocauste qui a mis fin à la Troisième Guerre mondiale, deux Eglises se disputent les rares survivants et leur — méconaissable — descendance : celle du Bien et celle Du Mal, qui vénère le Deus Irae, le Dieu de Colère, celui qui a lâché sur le monde l'horreur atomique. Et c'est un Michel-Ange sans bras ni jambes, un hérétique de surcroît, le peintre Tibor McMasters, qui part, bien malgré lui, à la recherche de Dieu pour faire son portrait et le proposer à l'adoration des foules.
     Dans ce voyage halluciné sur une Terre dévastée, peuplée d'insectes géants, d'oiseaux qui parlent et de robots retournés à l'état sauvage, les lecteurs de Philip K. Dick et de Roger Zelazny essaieront sans doute de faire la part de l'un et la part de l'autre. Ils reconnaîtront sûrement que ce livre d'un humour désespéré est plus grand que la somme des deux parties qui le composent.


    Cité dans les listes thématiques des oeuvres suivantes :     
 
    Critiques    
 
     [critique de 4 livres : Noô 1 et Noô 2 de Stefan Wul, Le désert du monde de Jean-Pierre Andrevon, Deus Irae de Philip K. Dick & Roger Zelazny (éditions Denoël — Présence du Futur) et Les années métalliques de Michel Demuth (éditions Robert Laffont — Ailleurs & Demain
note nooSFere]

     Quatre livres font l'événement du mois ; chacun d'eux est cependant plus que le quart d'un événement.
     Trois sont publiés dans la collection Présence du futur. Et selon une tradition fameuse, les trois mousquetaires d'Elisabeth Gille sont quatre, à cause de Noô qui se subdivise en Noô 1 et Noô 2. Avec un Ailleurs et demain plus étincelant que jamais, cela fait cinq volumes ce mois-ci... Seul contre trois — dont un biplan — Michel Demuth, le champion de Laffont, ne part pas battu.
     Andrevon nous a enfin donné le grand bouquin que nous attendions de lui. Voici que paraît l'enfant comme des maîtres : Dick et Zelazny. Demuth réédite ces récits presque légendaires qui nous faisaient rêver si fort au début des années soixante. Il termine son recueil par un inédit qui est une des trois ou quatre meilleures nouvelles de science-fiction que j'aie jamais lues.
     Wul est revenu. Le père de Niourk et de Zarkass se jette comme un fou dans l'arène où hurlent les jeunes loups. Il ne m'a pas convaincu ; mais il va me donner l'occasion de lutter contre ma subjectivité... et d'abord de préciser que cette chronique se veut aussi objective que possible.
     Enfin, l'événement dans l'événement, c'est que la sélection comprend trois Français contre un Américain, ou plutôt deux moitiés d'Américains. Serait-ce le commencement de la décolonisation ?
     Au moment où j'écris ces lignes, je n'ai complètement terminé que le roman d'Andrevon — avalé en une moitié de nuit, dès réception. Ma chronique sera rédigée sur le vif. Deus irae, de Dick et Zelazny vient seulement d'arriver. Je m'enfonce dans ses entrailles chaudes avec un mélange de délice et de répugnance. Le recueil de Michel Demuth est un gros volume qui alterne textes anciens et inédits. J'ai entrepris de l'explorer à l'aventure. Et puis Les années métalliques, est un si bel objet qu'on n'ose pas le manipuler et le feuilleter sans d'extrêmes précautions, ce qui ralentit la lecture mais augmente le plaisir.
     Noô m'a causé bien du souci : ça fait au moins un mois que je me traîne dans ce livre ; je n'ai pas encore fini le deuxième volume. Mais je précise tout de suite que ma réaction n'est pas exemplaire. Au contraire... La plupart de mes correspondants — qui sont nombreux — ont beaucoup apprécié Noô. Le plus enthousiaste est Andrevon soi-même qui a été tellement impressionné par le style de Wul qu'il parlait de jeter sa machine à écrire aux déchets radioactifs.
     Dans un souci d'objectivité, j'ai voulu nuancé mon impression par celle d'un visiteur du moment, Didier Duval, jeune auteur-lecteur (et responsable d'une pachothèque), qui m'a prêté ses notes sur ce livre.

     Quelques remarques générales pour commencer.
     Le désert du monde de Jean-Pierre Andrevon est présenté sous une couverture originale et qu'on ne peut apprécier pleinement qu'après avoir lu le livre. Lequel doit être abordé avec quelques précautions. La présentation en quatrième de couverture est presque trop bavarde. Ne la lisez que d'un œil. Vous pouvez aussi sauter le prologue. A mon sens, il n'est pas indispensable et Andrevon l'a peut-être écrit par excès d'honnêteté intellectuelle, de même que les séquences au cours desquelles apparaissent, ou plutôt dialoguent les « manipulateurs ». Surtout, ne haussez pas les épaules après quelques dizaines de pages en vous disant : « Ça va, on a compris. » Vous ne pouvez pas avoir compris.
     Voir rassemblés les noms de Philip K. Dick et de Roger Zelazny sur une jaquette couleur de sang séché et au-dessus d'un titre énigmatique et terrifiant, eh bien, cela vous procure un frisson d'une rare intensité. J'en ai oublié un bon moment d'avaler ma salive. Mais si on retourne le livre, on lit cette phrase qui n'est pas très encourageante : « Après l'holocauste qui a mis fin à la Troisième Guerre Mondiale, deux Eglises se disputent les rares survivants... » Il ne manque qu'une majuscule à Holocauste !
     Oui, encore la troisième. Encore une histoire de religion post-cataclysmique. Même Robert Merle n'avait pas échappé à cette tentation. Après tout, ce sont des choses plausibles. On se demande avec un soupçon d'inquiétude ce que Dick et Zelazny ont pu en tirer de neuf. Que la colère de Dieu soit avec vous, mes frères en science-fiction.
     Les années métalliques sous couverture métallisée : c'est naturel. Cette couverture est à peu près la même que celle de Dune (première édition) : une des plus réussies de la collection ailleurs et demain depuis un bon bout de temps. C'est mieux que beau ; c'est lourd, c'est mat et brillant à la fois. Au toucher, c'est lisse, doux, presque froid. Le papier et la typographie augmentent l'agrément de la lecture. Trois cent quarante-cinq pages de texte serré. Environ quatre heures de lecture...
     Avez-vous remarqué que le rapport nombre de signes/prix devient très intéressant pour les gros volumes ? Pour des livres comme Tous à Zanzibar ou Dune il est égal à celui du Fleuve Noir. Ici, il est comparable à celui de Fœtus-Party, l'excellent mais court roman de Pierre Pelot, publié dans Présence du futur... (C'était notre minute économique).
     Michel Demuth reçoit enfin la consécration qu'il méritait.
     Une nouvelle des Années métalliques commence par cette phrase merveilleuse : « Les tortues avaient oublié les saisons, » C'est de la pure quintessence de science-fiction.
     Noô... C'est gros, c'est long ; la typographie est minuscule. Des heures de lecture à bon marché, c'est vrai. Je feuillette ces deux volumes pour la cinquantième fois et un sentiment de culpabilité gros comme une planète me submerge. Je n'ai pas aimé le commencement. Ni la fin. Les annexes à la manière de Dune (trente pages à la fin du deuxième volume) ne m'ont pas convaincu. Même le style, souvent admirable, devient lassant par accumulation ou excès... Mais cela est une impression subjective. Beaucoup de lecteurs n'ont éprouvé aucune lassitude, ont exprimé une admiration totale pour l'écriture et absorbé coup sur coup les deux volumes.
     Et, en toute objectivité, je dois reconnaître que la dernière œuvre de Stefan Wul est assez extraordinaire et d'une certaine façon inégalée en France.

     C'est par Noô que je vais commencer. Je recopie textuellement mes premières notes : Ecriture d'une foisonnante richesse, souvent très efficace ; manque trop de simplicité... Evoque pour moi l'époque de la Ligue Maritime et Coloniale... Exotisme, exotisme... Début difficile à avaler. (Mais ce genre revient à la mode : voir Les Flambloyants de Patrick Grainville, prix Goncourt l'an dernier...) Allons, allons : la nostalgie est toujours ce qu'elle était... Des pages exaspérantes de bavardage culturel incroyablement rétro. On a parfois l'impression de lire un vieux livre de prix retrouvé au grenier...
     Des raccourcis saisissants, des remarques d'une extrême finesse : « Tous ceux qui ont souffert du deuil savent qu'il rend animiste » (p. 23). Des descriptions admirables : « Pliée, plissee, vermiculée à l'extrême, la pierre lèprée de mousses laissait pendre quelques chevelures parasites. (...) De grosses racines se musclaient vainement à l'assaut des blocs » (Noô 1 p. 65). Mais cela devient vite pâteux et étouffant. Les images sont souvent très belles, très denses, très fortes. Mais elles tombent parfois dans la parodie et Ponson du Terrail n'est pas loin : « Et cette voix, mon Dieu, qui me marche pieds nus sur les sens » (Noô 2 p. 174).
     P. 248 du premier volume, le narrateur avoue : « Accueillir des mots pareils, quelle caresse à mes nerfs d'esthète ! » Voilà peut-être le sens de ce livre : une œuvre d'esthète, qui se grise (et parfois se gargarise) de mots...
     Craignant d'être injuste avec Stefan Wul, auteur presque unanimement admiré, je vais céder la parole à mon ami Didier Duval.
     « J'ai lu Noô il y a un mois, » écrit-il, « les huit parties en trois jours. Malgré le temps passé à cette lecture, beaucoup d'éléments, de séquences événementielles, se sont fondus et perdus dans ma mémoire. Il ne me reste que des impressions : les .premières — somme toute — qui m'assaillirent au cours de mon voyage de décrypteur inlassable.
     Dès le départ, s'impose une sensation d'exotisme omniprésent : géographique, ethnologique, mythologique, politico-philosophique, la volonté de l'auteur paraît s'orienter d'emblée vers un seul but : dépayser le lecteur, que ce soit sur la Terre ou sur la planète Soror, le séjour sur ces mondes correspondant à l'enfance et à l'adolescence du narrateur, Brice Le Creurer... »
     Brice est le fils d'un ethnologue français. Jeune enfant, il vit avec ses parents quelque part dans le Haut-Orénoque. Pour moi, le récit évoque tout de suite Batouk, le roi de la Forêt vierge (de Max-André Dazergues ; réécrit par Alexandre Vialatte. Didier Duval note comme « sources d'émerveillement » le vocabulaire précieux et rare, le baroquisme des descriptions et de l'écriture.
     A l'âge de treize ans, Brice perd ses parents dans un accident d'avion et se lance à leur poursuite dans la jungle. Il passe très vite d'une Amérique parallèle (historiquement datée d'avant la guerre, avec des Indiens pittoresques et pas de guérilleros) a une planète peuplée par des descendants de Terriens qui parlent français, On frôle ici le sujet du beau livre de Gene Wolfe, La cinquième tête de Cerbère. Mais on reste à un niveau beaucoup plus superficiel. Le ton est celui du roman d'aventures pour adolescents. Pourtant, le style contredit cette impression par sa force, son exactitude, son harmonie tout à fait exceptionnelles.
     Sur Soror, en compagnie de son père adoptif, Jouve Deméril, Brice découvre un monde exotique, une société plus bizarre qu'étrangère, qu'il décrit avec une précision sans faille et un luxe de détails presque incroyable. Très grande précision aussi dans la description et la construction des sciences imaginaires : noologie, mathématiques structurelles (ou quelque chose de ce genre) bio-sociologie, etc.
     Bon. Tout cela est un peu gratuit, mais Brice est un témoin hors ligne. Il voit sans cesse des choses extraordinaires. Je suppose que si j'allais sur une autre planète, je verrais aussi des choses extraordinaires : je suis sûr que je ne les raconterais pas aussi bien que Brice. Tant pis. Brice aime ça ; je crois que je ne l'aimerais pas. Dommage. Brice assiste à des événements excitants, époustouflants : ça, c'est la vie quand on voyage dans la galaxie.
     Je n'aime pas beaucoup les voyages, mais je ne voudrais pas en dégoûter les autres.
     Après Noo 1, il y a Noô 2 : honnêtement, je m'en serais passé. On repart. Beaucoup d'aventures, un peu d'amour (elle s'appelle Prairiale), pas mal d'exotisme, de l'action à la pelle. Tout cela, bien dit et bien mené, mais péchant par excès, pléthore et redondance. Narration et descriptions sont toujours de qualité, mais le style faiblit. Stefan Wull laisse passer des clichés qui sentent le Fleuve noir moyen : « Il fallait en avoir le cœur net » (p. 137).
     Brice écrit quelques lignes plus haut : « Chassant tous mes rêves, rejetant toutes ces puérilités, je décidai d'agir. » Bonne idée : mais c'est un peu tard.
     A mon sens, le principal défaut de Noô (outre sa longueur excessive), c'est de n'être ni tout à fait un roman pour adultes, ni tout à fait un roman pour adolescents, Ce n'est pas tout à fait un roman pour adultes à cause du personnage central, à cause du ton, à cause d'une certaine gratuité que mon ami Didier Duval a notée aussi et qui, dit-il, « va s'intensifiant de chapitre en chapitre ». Il ajoute que le héros ne présente d'épaisseur que par son talent d'écrivain... Et Noô n'est pas vraiment un livre pour adolescents à cause de son esthétisme, de son style extrêmement travaillé, et aussi parce que Brice, le personnage principal et le narrateur, n'intervient guère dans l'action, l'auteur n'exploitant pas la plupart des situations en sa faveur. « Il ne saura pas dépasser !a fascination de l'exotisme et sa propre curiosité, écrit mon lecteur-conseil, pour réagir par rapport au milieu... » Eh oui, Noô, ce n'est ni Tschaï ni Dune. Et il n'y a pas à le regretter. Noô, c'est Noô : une rentrée assez fracassante pour Stefan Wul. Je ne le recommanderai même pas aux lecteurs : tout le monde l'a déjà lu !

     Je vais maintenant parler du roman de Jean-Pierre Andrevon, Le désert du monde, sur un ton de subjectivité non pondérée. Je suis enthousiasmé par ce livre. Je ne peux pas prouver que j'ai raison, mais je peux prouver que je suis sincère, et cela grâce à un concours de circonstance assez étonnant.
     Le hasard est grand : il n'y a pas de hasard. Une belle formule (il me semble qu'elle est de Gérard Klein, mais je n'en suis pas sûr...). Je venais de finir Le désert du monde ; j'étais encore sous l'onde de choc de cette lecture et j'avais le cœur inverti et l'esprit désarticulé {cela dit pour situer précisément le niveau d'intensité de mes impressions ? lorsque Andrevon soi-même m'a écrit. Il m'annonçait qu'il avait décidé de préparer pour Présence du futur une anthologie dans le style Harlan Ellison : Andrevon contre tous... c'est-à-dire une série de nouvelles écrites en collaboration par Andrevon et un certain nombre de participants. Andrevon et X, Andrevon et Y, Andrevon et Z (X, Y, Z étant d'ailleurs, à mon avis, les moins bons du lot), etc., naturellement. J'étais parmi les heureux élus, J'ai répondu à Andrevon que je souhaitais reprendre le début-de son livre, qui m'avait extraordinairement impressionné, en essayant de le traiter dans mon style et d'imaginer une autre situation réelle et une autre explication finale. Difficile, surtout dans une nouvelle... J'ai une idée, mais elle ne vaut pas celle d'Andrevon ; elle est moins forte et moins simple.
     Le désert du monde exploite une idée de science-fiction très originale (renouvelant ainsi un thème qui paraît au départ plutôt banal) et qui est aussi très forte et très simple. Voyez Le monde inverti, l'étonnant roman de Christopher Priest : c'est à la fin que les choses se gâtent un peu, parce que l'explication est tout de même un tantinet trop compliquée. L'explication d'Andrevon est simple comme un... Bon Dieu ! Un mot de trop a failli m'échapper.
     Le désert du monde n'a aucun rapport avec les livres que j'ai cités ou désignés par allusions, si ce n'est celui de la qualité. Sur ce plan, je le comparerai volontiers, aussi, à deux romans de Dick : Le temps désarticulé et La vérité avant-dernière. Mais le roman d'Andrevon n'est pas dickien, et cela pour une raison simple et forte elle aussi : il est extraordinairement français. Il est français comme le meilleur Barjavel ou un excellent Merle. Voilà. Moi, ça me fait très plaisir. Les inconditionnels de la littérature anglo-saxonne feront peut-être la fine gueule. Mais combien en reste-t-il ?
     Très bien, je vais vous raconter le début de l'histoire, puisque le présentateur le fait sur la couverture, de façon un peu trop explicite à mon avis. (A sa place, j'aurais simplement mis la première ligne du premier chapitre et les trois dernières lignes du livre... Un slogan : on ne raconte pas Andrevon ; on le cite...) Un homme se réveille dans un village désert, jonché de cadavres. Il ne comprend rien. Il ne se souvient pas de ce qui est arrivé. Il découvre peu à peu qu'il est amnésique et qu'il est le seul survivant, dans une maison, dans un village pleins de cadavres. « Il se passait quelque chose d'anormal ! » (p. 18). Il se passe, en fait, un certain nombre de choses anormales dans la réalité. L'homme est seul ; il essaie d'organiser sa vie dans le village. Vous avez reconnu cette situation : c'est celle de quelques films célèbres : Le survivant et Demain les mômes. Attendez un peu, « Mais les squelettes, idiot, les squelettes ? » (p. 90).
     La première partie, jusqu'à la rencontre du chien (p. 103), est constituée par un récit à la fois immobile et haletant, et une description impeccable d'un décor hurlant de réalisme. Notez bien qu' « Il » est seul (si on excepte les « voix ») pendant une centaine de pages ; seul avec les cadavres et les rats. Et pourtant, on lit ces pages presque sans reprendre son souffle. A certains moments, j'éprouvais une impression de malaise et d'excitation, à la limite de la souffrance, que je ne peux analyser ici et que j'appellerai « vertige de réalité ». Je connais cette sensation, mais je ne l'ai pas rencontrée souvent : chez Hardellet, peut-être, chez Curtis, Merle ou Simenon. La condition en est une observation riche et exacte, une psychologie calculée au micron près et un style aussi simple que précis -toutes choses qui ne courent pas les rues étroites de la littérature.
     Puis arrive le chien. (J'oubliais : malgré tout, il se passait quelque chose d'anormal...) Quand on fait vivre un personnage totalement solitaire pendant la moitié d'un roman, il n'est pas facile de lui donner un compagnon digne de lui. Et puis les écrivains, surtout les écrivains de science-fiction, en savent généralement beaucoup moins sur les chiens que les chiens sur les évêques. La réussite est parfaite. Si j'avais assez de place, j'aimerais citer toute la page de la rencontre. C'est peut-être un détail, mais ce sont de tels détails qui donnent à un récit son épaisseur, sa densité : accumulez-en quelques centaines de cet acabit, vous aurez un Malevil...
     Arrivé à ce point, Andrevon s'était mis dans un mauvais cas. On sentait, on devinait, on savait si on avait feuilleté le livre, qu' « Il » allait rencontrer une femme. On tournait les pages, cent trente, toujours la même hâte tremblante, cent quarante, mets ton masque ! Et voilà. « La femme était assise devant une table, il la vit tout de suite dès qu'il eut tourné l'angle du tabac-journaux. » Oui.
     Andrevon écrit maintenant comme joue un grand comédien Naturel. C'est tout simple, n'est-ce pas ? Et ça lui permet de se sortir de n'importe quelle situation.
     Qu'ajouter de plus ? Dix pages ? Je le ferais avec plaisir, mais Zelazdick et Demuth commencent à grogner derrière la porte. Nous en sommes à la page 144 d'un roman de Jean-Pierre Andrevon : Le désert du monde. Il reste encore une bonne centaine de pages, tout aussi excellentes que les cent quarante précédentes, quoique d'un style très différent. Le cadre s'élargit ; le récit éclate (sans jamais être éclaté). La situation se développe avec une logique implacable. La fin du monde — ou de la civilisation — suggérée ici plus que décrite, est la plus effrayante parce que la plus plausible.
     Tout au long des chapitres Réalité 3 et Réalité 4, l'écriture est étourdissante. J'avais noté sur mon bloc deux pages de citations. Mais à quoi bon ? Je retiendrai cette phrase qui revient en leitmotiv : « Est-ce qu'on est hors de la zone contaminée ? » Je pensais sans arrêt à cette question en lisant L'explosion, de H H. Ziemann (Editions Jean-Claude Lattes), un bouquin que Jean-Pierre Andrevon lui-même a exécuté dans les colonnes de Fiction. Eh bien, comme je lisais Les frustrés dans Le Nouvel Obs, je croyais être un authentique intellectuel de gauche. Erreur profonde puisque j'ai trouvé que L'explosion était un livre excellent et que je l'ai absorbé la gueule ouverte en quelques heures. Fermons la parenthèse : les courants d'air sont dangereux à partir d'un demi-rad.
     Et terminons le chapitre Andrevon par une information très réjouissante : la nouvelle de J.P.A. qui ouvre le recueil Planète socialiste (Kesselring éditeur) est superbe. Je me demande même si elle n'est pas encore meilleure que Le désert du monde.

     Tiens, voilà une bonne transition pour parler d'Ailleurs et demain. Bernard Blanc a intitulé sa collection chez Kesselring : Ici et maintenant. Après tout, pour une collection de politique-fiction, ce n'est pas un mauvais titre. N'empêche que pas une seule collection, à ce jour, n'a publié plus de livres en prise directe sur notre temps que celle de Gérard Klein. Et Bernard Blanc le sait bien. Jack Barron et l'éternité. Le troupeau aveugle après Tous à Zanzibar et avant Sur l'onde de choc. Surface de la planète. Cette chère humanité. L'homme stochastique. On pourrait même à la rigueur citer les Jeury... Et Michel Demuth ?

     Michel Demuth est un cas particulier. C'est un grand écrivain qui est toujours resté en-deçà de ses possibilités, pour des raisons circonstancielles, parce que la vie n'est pas simple, comme disait Ramarkrishana. Gérard Klein écrit dans la préface de l'anthologie En un autre pays (Seghers) : « Et il est frappant que le compliment le plus souvent décerné dans les notices de Fiction à Michel Demuth, l'un des plus féconds et brillants représentants de cette époque, c'est de s'être le mieux conformé à la norme américaine. Compliment dangereux et ambigu que sa facilité même permet non d'écarter, mais de relativiser. » Il y a eu cela, cette énorme pression de la machinerie américaine ; et puis les circonstances de la vie — qui n'est pas simple, comme disait Confucius — la plongée dans la traduction et l'édition ; et quand on les relisait les nouvelles de Demuth datant de sa grande époque (1961-1965), on s'étonnait que cet écrivain-né (et bien né !) ait cessé d'écrire. Moi qui avais subi le même sort, tout aussi longtemps, je ne m'étonnais pas, mais j'avais le cœur un peu serré... Je relisais les nouvelles de Michel Demuth dans les vieux Fiction, et je sentais dans ces textes, quasi physiquement, une formidable réserve de puissance inemployée. La composante majeure de cette puissance me semblait lyrique ; mais il y en avait d'autres. A une date plus récente — et à l'occasion de la sortie successive des trois anthologies françaises de Gérard Klein, aux éditions Seghers : Le grandiose avenir. En un autre pays. Ce qui vient des profondeurs, je me suis rendu compte d'un fait que les critiques des années soixante ne pouvaient guère distinguer : quand Michel Demuth écrivait ces sortes de space operas à l'américaine, qui avaient fait de lui le plus populaire des auteurs français de l'époque, il dépassait, il débordait discrètement et peut-être habilement les « mornes américaines » de l'époque. On sent fort bien cela en relisant La route de Driegho, la première nouvelle des Années métalliques. Ce texte (qui date de 1961) et quelques autres qui l'ont suivi en 1964 et 1965, évoquent moins les récits américains de l'âge d'or que ceux des néo-classiques actuels : Joe Haldeman, Larry Niven, Bob Shaw, E.C. Tubb, etc. Les lecteurs des années soixante ne se sont pas aperçus que Michel Demuth était en avance : ils auraient trépigné d'indignation.
     Malgré tout, il fallait aux auteurs français qui avaient quelque chose à dire d'autres temps et d'autres mœurs. Les temps sont venus, camarades.
     Les années métalliques, c'est le titre d'une nouvelle du recueil, la plus ancienne, je crois, puisqu'elle est parue dans Satellite en 1959. Sans doute est-ce principalement pour cette raison que ce titre a été adopté pour le volume. De toute façon, c'est un bon choix. Les douze nouvelles anciennes réunies dans ces volumes racontent le temps du métal, les longs siècles de machines : fer, cuivre, platine et tous les trucs en ium. Bien noter pourtant que le poète Demuth, heureux seulement au milieu des genêts et des pissenlits, a un sens aigu de la machine. Mastodontes ou mini-robots, ses engins ne font jamais toc. Michel Demuth distille la hard science en douceur ; et lorsqu'il est perdu avec ses héros dans quelque désert de métal, il vous fabrique de la poésie avec un copeau de rouille et trois bouts de ficelle tirés de sa poche...
     En feuilletant le magnifique volume des Années Métalliques, je me posais deux questions : 1° Un recueil comprenant une forte proportion de rééditions devait-il paraître dans la collection argentée, en principe réservée aux inédits ? La réponse est oui, à mon sens, pour trois raisons : très peu de lecteurs ont pu lire ces nouvelles dans les vieux numéros de Fiction, à peu près introuvables ; en 1977, la génération de pointe des amateurs de science-fiction ne connaît Demuth que par sa légende et ses Galaxiales, récemment publiées par J'ai Lu ; ces textes relèvent pour la plupart d'un néo-classicisme — que, pour ma part, je n'apprécie qu'à moitié — tout auréolé d'une modernité de bon aloi ; enfin, les inédits, et surtout Aux tortues, pèsent dans l'ensemble d'un poids supérieur à leur stricte proportion... 2° question : Les nouvelles des Années métalliques sont-elles de même qualité que les célèbres Galaxiales ? La réponse est : oui, très largement. Ici, Michel Demuth est libéré des règles qu'il avait lui-même forgées, et ses récits ont, d'une façon générale, plus de souplesse, de force et de variété.
     J'ai particulièrement apprécié Nocturne pour démons, Trêve en 2090, Les jardins de Ménastrée, La ville entrevue et... Les années métalliques.
     Et puis naturellement, dans les inédits, cette admirable nouvelle qui clôt le recueil : Aux tortues. La poésie est toujours là : plus subtile, plus mûre, plus intérieure. L'invention verbale, qui étonnait dans les textes anciens, n'a rien perdu de son éclat ni de son charme. Et chez Demuth, le dépaysement — qui est grand — se fait non par l'exotisme mais par une sorte de pression exercée sur la réalité, jusqu'à en tirer non pas le suc mais les ultimes composantes, fracassées. Les radiations émises sont très puissantes, mais, je crois, sans danger...
     « Les tortues avaient oublié les saisons. D'après ce que m'avaient dit les oiseaux le matin même, celle que je venais d'extraire d'un conglomérat qu'ils dataient approximativement des années 90 devait avoir oublié plus de cent fois le printemps, » (p. 314).
     Que faisaient donc les Génocrates dans les Hôtels du temps ? Les Arabes les ont-ils vraiment persécutés ? Que se passe-t-il au Mi-Chemin ? Au Mi-Chemin, il y avait de la colère... Nous avons respecté jusqu'au bout les obligations des Moulins. Et par dessus tout, il y a les Tortues. Je voudrais parler des tortues. Les génocrates les ont... Ah, j'entends le dieu de colère qui cogne à la porte !
     Vite un mot pour conclure : Les années métalliques est un beau livre. Un livre nécessaire. Dans cette nouvelle, qu'on n'oubliera pas. Aux tortues, la science-fiction, au sens pur, profond, net et sans bavure du mot, atteint une densité peut-être encore jamais vue.

     Et voici le Zelazdick tant attendu... Un de mes jeunes correspondants et conseilleurs en lectures science-fiction, Pierre Coutu, classe ce livre parmi les meilleurs du trimestre, tout de suite après Le jeune homme, la mort et le temps. Pour moi, Deus Irae a été une demi-déception.
     D'un côté, on peut dire que la greffe a pris, c'est vrai : le roman a une grande unité de style et de ton. Mais il est visible que l'influence de Zelazny l'a emporté. Visible à l'œil nu, pour qui se souvient du Seigneur de lumière, de L'île des morts et des Culbuteurs de l'enfer. La situation théologique de cette Terre d'après la Troisième Guerre mondiale ressemble passablement à celle qu'on rencontrait dans Le Seigneur de lumière. La randonnée de Tibor Mac Masters à la recherche de Carleton Lufteufel est la version dérisoire — avec vache et charrette — de celle que l'Ange Hell Tanner accomplit à travers les Etats-Unis, avec une espèce de char d'assaut, dans Les culbuteurs de l'enfer.
     Il faut attendre le milieu du roman, au moins, pour que lève la pâte dickienne. Le correspondant déjà cité m'écrit : « Ce que fait de mieux Dick + ce que fait de mieux Zelazny = Deus irae. » Cette réflexion m'a encouragé à poursuivre ma lecture quand le livre, au tout début, me tombait des mains. Je me suis dit : « Si tu n'arrives pas à lire un roman que les jeunes trouvent formidable, tu peux commander ta croix mortuaire ! » Je l'ai fait aussitôt, mais c'était pour les besoins d'un film que je tournais avec la télévision régionale... J'ai continué, et j'ai bien fait (même si, arrivé au bout du livre, je ne partage pas tout à fait l'enthousiasme de Pierre Coutu).
     J'ai bachoté il y a quelques dizaines d'années dans une boîte religieuse : les querelles d'ecclésiastiques et le prêchi-prêcha de curés sont des choses que je supporte mal. On guérit difficilement de ces allergies de jeunesse. Toutes mes excuses, camarades. En tout cas, le récit de Zelazdick pouvait très bien se passer de ça. Bien : voyons la suite.
     Il y a donc eu la troisième dernière. L'Amérique se trouve dans une situation d'après cataclysme, en fin de compte plus pittoresque que tragique. La panoplie habituelle, quoi. C'est l'exotisme post-atomique. Comme j'ai relu Malevil de Robert Merle il n'y a pas très longtemps, le monde de Deus irae m'a quand même donné une impression de toc. Mais ce n'est pas trop grave... L'important, le sujet de l'histoire, c'est l'apparition d'une nouvelle religion, une Eglise avec un grand E. Il semble que la Troisième (grand T) Guerre (grand G) Mondiale (grand M) ait un peu réveillé les humains de leur sommeil ancestral : ils ont compris que le dieu responsable de l'holocauste (petit h) ne pouvait pas être bon. Ma foi, ça coule de source. Ils adorent le Deus irae (de mon temps, on disait Dies irae, je ne sais pas pourquoi, des histoires de déclinaisons latines, je n'en ai vraiment rien à faire...), le dieu de colère, et son incarnation, un certain Carleton Lufteufel qui semble être le principal responsable de l'holocauste. (C'est encore les boches qui ont fait le coup, nom de Deus, c'est pourquoi je suis contre le Marcom... mais pour le roman de Curval !). A côté, il reste quelques chrétiens, qui sont bons, doux, paisibles, tolérants : tout le portrait de Monseigneur Lefevbre...
     Tibor Mc Masters est un inc, un incomplet, un pauvre handicapé de guerre, qui se déplace dans un fauteuil roulant à vache (mais qui est un peintre de génie). Naturellement, le monde est plein de dégénérés. On se croirait dans mon village. Mais ne vous y trompez pas : c'est la guerre qui est responsable, le Deus irae et un Américain vaguement germanique. Les centrales nucléaires et la super-chimie sont innocentes. Il ne faut pas s'en faire. Monsieur Carter. Les surrégénérateurs, c'est le rêve. Monsieur Brejnev.
     Tibor doit peindre une fressac, une fresque sacrée représentant le dieu de colère ou plutôt son envoyé sur la Terre, Carleton Lufteufel. Son Eglise décide de l'envoyer en pilg. en pèlerinage, pour qu'il trouve Lufteufel et se fasse une image précise de sa bouille. Pauvre inc ! Il sait bien qu'il n'est pas Hell Tanner. Traverser la moitié de l'Amérique avec une vache et des béquilles, c'est pas du voyage, c'est du zen ! Il essaie de se convertir au christianisme pour ne pas partir. Il fait connaissance d'un petit curé pas mal, qui se drogue avec des cocktails de médicaments miraculeusement sauvé de l'holocauste (petit h) et qui ne va plus arrêter de lui coller au train. L'affaire de la conversion ne marcha pas et Tibor part en pilg.
     Il rencontre des tas de choses et d'êtres dangereux, fortement zelazniens d'abord, et de plus en plus dickiens. Le grand C, d'abord. Ce n'est pas ce que vous pensez (mais quand même, la traductrice aurait pu faire attention !). Puis les lézards, puis les insectes géants, puis les coureurs... Et c'est la panne de voiture. Vite à l'autofac !
     Surgit un ver gigantesque qui se croyait dans Dune et qui est furieux quand on lui explique que c'est Deus irae. Il en bave. Puis apparaît un oiseau qui chante des cantiques et connaît le Deux irae... (Dans Aux tortues, de Michel Demuth, on rencontre aussi des oiseaux parleurs, mais ils sont d'une autre classe !).
     Bref, tout cela est archi-connu et passablement ennuyeux. Mais on sent que Dick prend peu à peu le relais. Le roman commence véritablement. A partir d'ici, il est important que le critique se taise. Cela devient excitant, passionnant... Du bon Dick et du meilleur Zelazny.
     Cette fois, l'entité Zelazdick existe vraiment. Je ne pense pas qu'on atteigne ici les sommets des grands Dick, mais on a tout de môme un excellent roman, différent des œuvres de Dick comme des œuvres de Zelazny. Le ciment prend tout à coup ; le dosage est trouvé ; la technique de mixage au point. On a vraiment l'impression qu'un écrivain est né. Y aura-t-il un autre Dick-Zelazny ? Ce pourrait être un chef d'œuvre.
     A la fin, Zelazny reprend les commandes C'est peut-être dommage, mais contribue d'une certaine façon à la solidité de l'ensemble.
     Dernière impression : le roman ne m'a pas tout à tait séduit malgré quelques dizaines de pages extraordinaires. Mais l'état du monde, tel qu'il apparaît, stabilisé, à la fin du livre, donne une grande impression de solidité. Cette pyramide a été difficile à bâtir, mais elle tient.

     En guise de post-scriptum : un événement collection. Je ne parlerai pas d'Ici et maintenant que dirige Bernard Blanc chez Kesselring. J'ai des nouvelles dans les deux premières anthologies ; d'ailleurs, j'ai fait une allusion au titre de la collection et à Planète socialiste, le Collectif N° 2. Je voudrais signaler la collection des Presses de la Renaissance : Autre part On pourrait dire : Ici et très bientôt. La collection sera consacrée à des ouvrages traitants des « grands problèmes contemporains ». Il y en a. J'ai lu Le dieu machine de William Jon Watkins : un excellent livre sur l'Amérique en proie à la pollution et à la répression combinées. J'aime autant ce dieu que celui de Zelazdick. Il me semble beaucoup plus plausible et plus menaçant. Le troisième ouvrage de la collection est un des meilleurs Brunner : L'envers du temps.
     Et que tous ceux qui n'aiment pas lisent Les terres creuses de Michaël Moorcock (Présence du futur), en s'arrêtant un peu sur les pages 69 à 81. Ils seront bien vengés.
 

Michel JEURY
Première parution : 1/9/1977
dans Fiction 283
Mise en ligne le : 4/3/2012


 
Base mise à jour le 7 décembre 2014.
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